UNE STRUCTURATION EN PROGRES MAIS ENCORE FRAGILE DE LA RECHERCHE EN OUTRE-MER : L’EXEMPLE CALEDONIEN

Constats et enjeux en Nouvelle-Calédonie et dans les Outremers

La recherche et l’innovation dans les Outremers ont connu ces dernières années des avancées significatives, avec l’émergence de programmes scientifiques territorialisés et des succès aux appels à projets nationaux, tels que France 2030. Mais ces dynamiques restent freinées par des contraintes structurelles bien établies.

Les moyens financiers consacrés à la recherche y sont très inférieurs à la moyenne nationale : la dépense intérieure de R&D (DIRD) atteint seulement 0,56% du PIB dans les DROM, contre 2,22% en métropole. La recherche privée y est marginale, 89% des dépenses relevant de la sphère publique, contre 60% dans l’Hexagone. (Rapport de la cour des comptes[1])

Ces fragilités sont, selon les rapports, accentuées par la dispersion des financements, le manque de coordination entre opérateurs (universités, organismes nationaux, collectivités, services de l’Etat) et l’absence d’une stratégie nationale claire dédiée à la recherche outre-mer. La Cour des comptes (2023) a d’ailleurs souligné la nécessité d’élaborer un cadre stratégique propre, déclinable dans chaque territoire, afin de mieux articuler les actions existantes.

Dans ce contexte, la structuration d’écosystèmes scientifiques cohérents apparaît comme un enjeu stratégique majeur pour renforcer les ambitions scientifiques et l’interdisciplinarité, accroître la visibilité internationale des recherches ultramarines et en maximiser l’impact local. C’est également un moyen de coordonner des actions de CSTI (culture scientifique, technique et industrielle) plus ambitieuses et plus généralement de valorisation et transfert vers tous les acteurs de ces sociétés (les outremers n’ont pas de SATT et seule La Réunion a un Pôle Universitaire d’Innovation issu de l’AAP France 2030 dédié).

Réponses politiques et ouverture des dispositifs nationaux

En Nouvelle-Calédonie, l’enseignement supérieur et la recherche relèvent aujourd’hui de la compétence de l’État, conformément à l’article 3-2-7 de l’accord de Nouméa[2]. Cet accord prévoit que l’État assume cette compétence en associant l’exécutif calédonien à son exercice. Ainsi, bien que l’État conserve la responsabilité de la recherche, les institutions locales, notamment le Gouvernement de Nouvelle Calédonie[3], sont associées à son élaboration et à sa mise en œuvre.

Depuis plusieurs années, les autorités locales ont engagé diverses initiatives pour structurer la recherche et l’innovation sur le territoire. Parmi celles-ci figurent les deux stratégies territoriales de l’innovation (STI) du Gouvernement de Nouvelle Calédonie, les Livres blancs de la recherche élaborés par la Province Nord et la Province des Îles, ainsi que l’élaboration en cours d’une stratégie de recherche à l’échelle du territoire.[4] D’un point de vue opérationnel, la Nouvelle Calédonie s’est également dotée de capacité de recherche propres en plus de celles des ONR (organismes nationaux de recherche) et de l’Université, comme l’IAC (Institut Agronomique Néo-Calédonien).

Du côté de l’Etat, la dynamique a évolué ces dernières années. Si la Nouvelle-Calédonie avait été le seul outremer à avoir un projet retenu pour financement à l’AAP PIA territoire d’innovation parmi les 24 lauréats, ces territoires ont par la suite bénéficié d’un dispositif dédié via le Plan Innovation Outre-mer (PIOM, également géré par la Banque des Territoires). L’appel à projets ExcellencES de l’ANR a quant à lui distingué des projets en Nouvelle-Calédonie (DiversitES, 2023, projet accompagné par Erdyn), en Polynésie française et en Guyane. Ces évolutions montrent une reconnaissance plus importante de l’originalité et des spécificités des dynamiques d’innovation et de recherche dans les outremers et la reconnaissance de leur excellence. Cette dynamique est appelée, à notre sens, à s’accroitre avec le déploiement opérationnel de certains PEPR, notamment celui sur les grands fonds marins étant donné l’importance de ces territoires dans le domaine maritime français.

La structuration calédonienne : le rôle du CCR et du CRESICA 

En Nouvelle-Calédonie, la gouvernance de la recherche s’organise autour de deux niveaux complémentaires. Le Comité de coordination de la recherche (CCR[5]) constitue l’instance stratégique : il réunit l’État, le gouvernement, les provinces et les organismes qui font de la recherche pour définir les priorités scientifiques et garantir leur cohérence avec les besoins du territoire (Cour des comptes, 2022). Outre cette mission de pilotage, le CCR contribue aussi à l’animation du paysage scientifique et régional, par exemple à travers le lancement d’appels à projets dans le cadre de la coopération entre la France, la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu[6].

À l’échelle opérationnelle, le Consortium pour la recherche, l’enseignement supérieur et l’innovation en Nouvelle-Calédonie (CRESICA)[7], créé en 2014, rassemble neuf acteurs publics, dont l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), l’IRD, le CNRS, l’Ifremer, l’IAC, le CHT, le BRGM, le Cirad et l’Institut Pasteur[8]. Sans personnalité juridique propre (accord de consortium), le CRESICA repose sur une gouvernance souple et consensuelle, facilitant la coordination scientifique et la mutualisation de moyens. (STRATOM).

Cette structuration a déjà permis des réalisations notables. Entre 2017 et 2023, le programme « Au fil de l’eau » du CRESICA a fédéré 14 projets interdisciplinaires autour de la gestion des ressources hydriques. À partir de 2024, il sera relayé par un programme pluriannuel consacré au changement climatique, centré sur la connaissance, les impacts et les résiliences. Le consortium a également contribué au succès de plusieurs candidatures au plan France 2030, c’est par exemple via le CRESICA que la communauté de la recherche en Nouvelle Calédonie s’est mobilisée dans le projet PIOM TRIAD et a apporté des éléments sur la valorisation et le transfert.

Ces avancées peuvent continuer à être développées. Le CRESICA, faute de personnalité juridique, reste limité dans ses capacités de gestion et de financement, et la mutualisation des équipements demeure partielle (Cour des comptes, 2022). La transformation envisagée, possiblement en Groupement d’intérêt public (GIP) même si ce choix n’est pas tranché, devrait sécuriser son fonctionnement et consolider durablement cette structuration scientifique (étude menée par Erdyn sur l’évolution statutaire du CRESICA).[9]

Un modèle inspirant mais à adapter

Le cas calédonien illustre la faisabilité d’un pilotage local coordonné entre acteurs scientifiques, institutions politiques et opérateurs nationaux. Sa force réside dans quatre principes : une gouvernance collaborative, des thématiques de recherche contextualisées, un ancrage dans les besoins socio-économiques, et une articulation entre recherche, formation et innovation.

Ce modèle, s’il n’est pas transposable tel quel en raison des particularités institutionnelles de la Nouvelle-Calédonie, peut inspirer d’autres Outre-mer. La Polynésie française a engagé une démarche comparable avec le RESIPOL[10] (Recherche, Enseignement supérieur, Innovation pour la Polynésie). Créé en 2019, il associe l’UPF, l’IRD, le CNRS, l’Ifremer, l’Institut Louis Malardé et d’autres opérateurs autour d’un accord-cadre. Le RESIPOL s’inscrit dans le cadre national prévu par la loi de 2013 sur l’enseignement supérieur et la recherche, et se positionne comme une plateforme de coopération et de mutualisation entre établissements déjà présents, sans être adossé à un organe stratégique territorial formalisé comme le CCR en Nouvelle-Calédonie.

En définitive, il apparaît que chaque territoire peut adopter une approche adaptée pour structurer son écosystème de recherche. Au‑delà des particularités locales, il ressort que, sans cadre organisationnel approprié associant pilotage stratégique et coordination opérationnelle, les moyens investis dans la recherche ultramarine restent dispersés et peu visibles. L’expérience calédonienne montre qu’une gouvernance stable et souple, soutenue par des dynamiques collectives, peut renforcer l’efficacité de la recherche et maximiser son impact sur le territoire. C’est aussi un moyen efficace de mutualisation des équipements et de certaines ressources humaines qui aide à maintenir les ambitions scientifiques dans un cadre budgétaire contraint.

Sources :

[1] Rapport de la Cour des Comptes – Outremers, 2024

[2] Recherche en Nouvelle-Calédonie et les Iles de Wallis et Futuna, MESR

[3] Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie – Le fonctionnement

[4] La recherche, un enjeu stratégique pour la Nouvelle-Calédonie – Gouvernement de la Nouvelle Calédonie

[5] Présentation du conseil consultatif de la recherche (CCR) – Congrès

[6] Lancement de l’appel à projets CCR 2025 | Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie

[7] CRESICA, Consortium pour la recherche, l’enseignement supérieur et l’innovation en Nouvelle-Calédonie

[8] Les membres | Cresica

[9] CRESICA Perspectives 2030.pdf

[10] Recherche Enseignement Supérieur Innovation pour la Polynésie (RESIPOL) • Recherche UPF

2025-09-08T14:52:05+02:00lundi 8 septembre 2025|conseil, Enseignement Supérieur, Innovation, Politiques Publiques, Public Policies|

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